De mémoire de joueur, Jaleco aura été un éditeur et un développeur
prolifique. La plupart des titres proposés furent certes sympathiques
mais pas forcément mémorables : Rushing Beat, Carrier …Toutefois,
Jaleco se fit remarquer l’automne dernier avec l’annonce d’un nouveau
RPG, Ôgon no Kizuna, littéralement Les Liens d’Or. Seulement, en plus
d’une communication inexistante, Kizuna souffrit d’un développement
chaotique, la firme se retirant du monde vidéoludique en janvier
dernier. Toutefois, le projet ne fut pas abandonné et le jeu sortit le
28 mai dernier dans l’indifférence totale. Il faut dire qu’il écopa
d’une des pires notes jamais données par le magazine Famitsu. Kizuna
est-il aussi catastrophique que cela ?
Ecrit par Miwa Shouda
(FFXII, Saga Frontier), le scénario relate le conflit opposant depuis
des années le royaume de Navigatria à un seigneur démoniaque, Galvran,
dont le but est de s’accaparer la puissance du Tarsos qui pourrait
faire de lui l’égal d’un dieu. Le Tarsos est un immense arbre de
cristal, symbole de l’Existence, situé au cœur du royaume et protégé
par le Temple de l’Eau sous l’égide de la « Sainte » Sofia, grande
prêtresse et représentante de l’Entité de l’Eau : Undine. Voyant que le
conflit tourne à l’avantage de Galvran et que l’issue semble
inéluctable, le roi Abhram décide en dernier recours d’envoyer un
puissant héros, Gerrard, combattre le démon. Gerrard se rend alors dans
des ruines situées non loin du Tarsos où s’est rendu Galvran afin
d’accomplir son destin, accompagné de Gaston, le fils du roi mais aussi
un sorcier servant l’Entité du Feu Salamander, et de Lian (ou Lien),
son fils devenu récemment membre des Resolvers, une guilde de
mercenaires au service du roi comme de n’importe quel habitant du
royaume, et accessoirement le héros principal. Là bas, après maints
combats, Gerrard se retrouve alors en duel avec Galvran. Malgré sa
puissance, Gerrard sent qu’il ne peut résister à la force du seigneur
noir. Aussi décide-t-il de lancer un sort devant emprisonner à jamais
Galvran et sceller ses pouvoirs. Mais le sort n’a pas l’effet prévu et
les deux combattants disparaissent sous les yeux de Lian et de Gaston.
Pourtant, les sbires de Galvran semblent nullement affectés par la
disparition de leur maître et n’ont pas battu en retraite. Plus que
jamais, ils souhaitent plonger le royaume dans le chaos. En espérant
savoir ce qu’il est advenu à son père, Lian va devoir continuer le
combat et protéger Aina, la fille du roi ainsi que la future Sainte,
devenue la convoitise des forces maléfiques.
Retour vers le passéS’il
fallait décrire Kizuna, il s’agirait d’un mélange entre un RPG
antédiluvien pour ses phases d’exploration dans les villes, dans la
veine des premiers Dragon Quest (voire même Ys), et un Dynasty Warriors
pour ses combats dans d’immenses donjons ou sur des champs de bataille.
L’un des avantages que présente Kizuna par rapport à d’autres softs est
de poser d’emblée durant la première heure de jeu ses qualités et
défauts, se montrant finalement intéressant pour les uns mais
apparaissant comme un puissant répulsif pour les autres qui
l’abandonneront aussitôt, et donc avant même que l’aventure n’ait
commencé.
Chacun des lieux dans lesquels se rendra Lian est
accessible via une grande carte représentant Navigatria. Les villes
sont elles aussi représentées dans leur immensité par une map à partir
de laquelle on sélectionne le quartier ou la maison que l’on souhaite
visiter. A l’heure où certains RPGs tendent à renouer avec le
old-school ou à en véhiculer certaines sensations, Kizuna, lui, l’est
complètement. Parler dans les villes à chaque habitant est primordial,
en sachant que les quartiers peuvent en compter plus d’une dizaine.
Même le citadin le plus anodin, celui auquel on ne prête guère
attention, détient parfois l’information cruciale pour progresser dans
le scénario. Certains donneront aussi à Lian des objets qu’il lui
faudra échanger. Cela implique dans tous les cas de fréquents
allers-retours entre quartiers et plus tard entre villes. A titre
d’exemple, ce type de cheminement correspond à la première quête
scénaristique, néanmoins indispensable pour poursuivre l’histoire et
constituant la première demi-heure de jeu. Kizuna vérifie en grande
partie l’adage stipulant que ce sont les RPGs old-school qui
nécessitent le plus la compréhension de la langue.
Techniquement,
les premiers pas dans le jeu permettent d’observer un rendu graphique
assez original. Kizuna fait partie de ces jeux pour lesquels images et
vidéos ne rendent pas compte de la réalisation technique. Cette
dernière fut d’ailleurs été confiée à Youichi Kawaguchi, un ancien
membre du studio Level-5 qui travailla sur Dark Chronicle et Dragon
Quest VIII. En plus de graphismes et de cinématiques entièrement
réalisés en pencil-shading, un procédé dérivé du cel-shading donnant à
l’image l’aspect d’une illustration faîte au fusain, les développeurs
ont appliqué aux cités un filtre faisant que leur rendu global est
proche de celui d’une peinture à l’huile. Lian évolue dans des
quartiers entièrement en 3D précalculée grouillant de vie. S’il est
possible de parler à pléthore de citadins, d’autres ne sont là qu’à
titre figuratif. Les habitants parlent entre eux, font leurs achats de
la vie de tous les jours, des oiseaux fendent le ciel, des papillons
virevoltent et des charrues vont et viennent... La vue adoptée pour
l’intérieur des maisons est une vue de dessus en isométrique, avec des
décors fourmillant de détails. Tout n’est cependant pas parfait au
niveau même de la finition. Les temps de chargement peuvent être assez
longs, pouvant durer une dizaine de secondes, et il arrive une fois le
décor chargé que certains citadins mettent quelques secondes à
s’afficher à l’écran. En revanche, défaut inhérent aux Dynasty Warriors
like, les environnements des aires de combat sont un peu vides, en plus
d’accuser quelques problèmes de clipping. Mais ces problèmes ne sont
nullement gênants vu que l’aspect le plus important de ce genre de jeu
est purement et simplement le combat. Plus subjectivement, le côté
old-school du jeu, l’univers un peu plus adulte et mature que
d’habitude ainsi que les personnages non japanim feront que Kizuna
paraîtra désuet ou austère à certains. Toutefois, l’austérité n’a pas
empêché des titres comme Suikoden V ou les Legaia de satisfaire nombre
de rôlistes. Le jeu de lumière et les éclairages y est aussi peut être
pour quelque chose : si l’intérieur des maisons est relativement
éclairé, les extérieurs peuvent paraître ternes car baignant sous un
ciel gris ou un crépuscule, très certainement pour renforcer l’ambiance
« fin du royaume ».
Dans le même ordre d’idée, les dialogues
in-game constituant le gros du jeu ne sot pas doublés, à l’inverse des
cinématiques. Il faudra se contenter de lire le texte et de regarder
les sprites changer de posture suivant le contexte de la situation.
Mêmes si elles ne resteront pas gravées dans les mémoires, les
compositions musicales sont réussies (notamment le thème de la guilde)
et collent à l’univers du jeu en étant généralement mélancoliques et/ou
pesantes, parfois empruntes de légèreté ou « space » lors de situations
comiques ou grotesques. Celles des affrontements sont assez rythmées et
convaincantes, même s’il leur manque une petite dimension épique. |
Jeune, deviens équarrisseur de monstres Venons-en
maintenant aux combats. Les donjons sont composés de plusieurs zones
entièrement réalisées en 3D dans lesquelles se déplacent librement Lian
qui a à sa disposition une carte des lieux pour éviter de se perdre, le
level-design étant plus ou moins labyrinthique. Au cours de ses
pérégrinations se dressent alors devant lui moult groupes de monstres
qu’il faut pulvériser. Armé d’une épée, Lian peut exécuter divers
mouvement et combos comme dans n’importe quel beat’em all comme lancer
un spécial propre à l’épée qu’il détient, mais il en lui coûtera une
partie de sa jauge de technique, prévue à cet effet. Le nombre de coups
possibles à réaliser varie suivant le type d’arme. Lian peut aussi bien
effectuer seulement trois coups de bases comme une dizaine. Si les
enchainements accomplis sont longs et le nombre de coups portés (hits)
important, il pourra regagner progressivement de l’énergie et amasser
de l’or, tout en récupérant divers objets des cadavres de ses
adversaires. Afin d’orienter plus facilement le héros, une cible bleue
que l’on bouge avec la Wiimote permet de focaliser le monstre que l’on
souhaite tailler en pièces. Si les ennemis présents dans les premiers
environnements se déplacent en nombre réduit, ils ne tarderont pas,
passé le premier donjon (une mine), à se déplacer par dizaines pour
finir par hordes de cinquante ou soixante. Malgré le nombre parfois
impressionnant d’ennemis présents à l’écran, les combats ne souffrent
d’aucun ralentissement et sont particulièrement dynamiques avec une
animation fluide. On assiste alors à de véritables boucheries. Les
commandes sont des plus simplistes et Lian réagit au doigt et à l’œil.
Bien que le gameplay des combats soit répétitif (autre défaut inhérent
aux Dynasty Warriors), la présence des phases d’exploration dans les
villes et l’alternance qu’elles induisent permet d’équilibrer le tout,
évitant ainsi de se lasser. Seul le dernier donjon est véritablement
éprouvant car en plus d’être particulièrement long, les monstres
apparaissent à l’infini. Terminons pour finir sur l’un des points qui
marqua un peu les esprits : les colosses qui font office de boss. En
revanche, le gameplay de ces affrontements n’a aucun rapport avec
Shadow of the Colossus. Dans un premier temps, il faudra attaquer le
colosse à la manière d’un A-RPG classique en essayant de briser ses
défenses et/ou de le déstabiliser. Une fois ceci fait, Lian pourra
grimper sur le mastodonte. S’enchainera alors plusieurs séquences en
QTE dont le but est de localiser ses points vitaux à l’aide de la cible
et d’attaquer quand elle virera au rouge.
Toutefois, les
premiers combats de Kizuna sont peu passionnants avec des ennemis
certes en faible nombre mais aussi complètement léthargiques,
probablement pour préparer le joueur à ce qui l’attend : une difficulté
d’un autre âge. Les dites bestioles sont il est vrai peu réactives mais
peuvent tuer Lian en deux coups, quand ce n’est pas un. En plus
d’augmenter rapidement en nombre, elles deviendront bien plus
agressives et tenaces, n’hésitant pas à attaquer Lian de toute part et
à l’encercler. Une autre difficulté consistera aussi à tenir compte de
son champ de vision. S’il peut vaguement voir les ennemis l’attaquant
sur les flancs, ce n’est pas le cas des ennemis se trouvant dans son
dos. Il faudra garder ainsi un œil sur le radar présent dans le coin de
l’écran. De plus, il est impossible de sauvegarder à l’intérieur des
donjons. On meurt et c’est le game over avec pas d’autre choix que
celui de les refaire intégralement.
En conséquence, à la
manière des RPGs à l’ancienne, Lian devra être monté en puissance
quitte à le rendre quasi-invulnérable. Contrairement à la plupart des
jeux du genre, il n’y a aucun système d’expérience. Les quatre
caractéristiques du héros (vie, technique, attaque et défense) sont
améliorables de deux manières, toutes deux fortement recommandées. La
première consiste à se procurer nouvelles épées et pendentifs qui
permettent une amélioration temporaire des statistiques ; la seconde à
acheter des herbes à un marchand se trouvant dans le cimetière de
Zelios (la première ville du jeu), augmentant définitivement chacune
des quatre caractéristiques d’un nombre de point donné mais dont les
prix deviennent de plus en plus élevés à chaque nouvel achat. Vu que
dans les deux cas les sommes d’or demandées sont importantes, Lian doit
accomplir diverses quêtes disponibles dans les guildes de Resolvers du
royaume. La plupart d’entre elles consistent à de l’équarrissage de
bébêtes dans des environnements clos correspondant aux zones des
donjons. En revanche, d’autres quêtes sont purement scénaristiques et
uniquement basées sur de l’exploration au sein même des villes (voir
plus haut dans le test). C’est durant ces dernières que Lian
rencontrera les personnages secondaires du jeu. Hormis la toute
première nécessaire pour progresser dans l’histoire, les autres quêtes
scénaristiques sont annexes. Néanmoins, les faire aura une incidence
non négligeable sur le déroulement des combats du dernier donjon. Une
fois un petit pécule accumulé, Lian pourra aussi acheter, auprès de
nombreux marchands, potions de soin, de technique, haricots améliorant
temporairement l’attaque ou la défense…S’équiper au mieux avant de
partir en croisade sera indispensable. En effet, dans les donjons, Lian
n’a pas accès à son inventaire. Impossible donc de changer d’épée ou de
pendentif. Quant aux items, il ne peut se servir que de quatre sortes
d’entre eux, au préalable assignés à chaque direction de la croix de la
Wiimote.
Pourtant, même relativement difficile, Kizuna se
termine assez rapidement. Une quinzaine d’heures « en moyenne », sont
suffisantes pour le terminer, quêtes scénaristiques comprises, cette
estimation ne prenant pas en compte le nombre de fois où l’on verra
apparaître l’écran de game over. Tout dépend aussi si l’on est un
habitué des DW-like ou non. Par contre, une fois l’aventure terminée se
débloqueront deux nouvelles villes et de nombreuses quêtes
(scénaristiques ou purement combat), de nouveaux colosses seront aussi
à vaincre. Les plus acharnés mettront aussi du temps pour récupérer
toutes les armes du jeu et accomplir l’intégralité des quêtes. Bien que
Kizuna soit court, l’histoire a quand même été travaillée, même si elle
n’est pas exempt de certains clichés. Les personnages sont détaillés
juste ce qu’il faut et l’évolution psychologique de Lian est visible
tout au long de l’aventure, tout comme celle des liens qu’il entretient
avec les autres protagonistes. Au début de l’aventure, Lian est un
garçon à l’égo surdimensionné qui ne pense qu’à lui-même et jouit de la
célébrité de son père. Les raisons qui l’ont poussé à être Resolver
sont uniquement liées à son goût pour le combat. A cause de cela, il ne
va pas soutenir son père et Gaston quand ces derniers se battront
contre Galvran, trop occupé à en découdre avec des créatures lambda,
obligeant son père à avoir recours au sort d’emprisonnement. La
disparition de son père va le ramener très vite à la réalité. En plus
d’être conscient de son erreur et de ses lourdes conséquences, il va
être dénigré et méprisé par Gaston, puis le roi lui-même qui continuera
bon gré mal gré à faire appel à lui à cause de son potentiel, mais en
ne lui accordant plus sa pleine confiance. Au-delà de son désir de
retrouver son père et de sa lutte contre les sbires de Galvran, c’est
la rédemption et le rachat que Lian recherchera.
En conclusion,
Kizuna n’est pas intrinsèquement un mauvais RPG mais il est déconseillé
à la plupart des joueurs qui ne lui trouvera vraisemblablement aucun
intérêt. Premièrement à cause d’une certaine austérité, Kizuna étant un
RPG old-school dans le vrai sens du terme, limite en décalage avec la
production actuelle. Ensuite parce que le gameplay des combats n’est
pas celui d’un A-RRPG classique mais celui d’un Dynasty Warriors, soit
orienté très beat’em all avec forcément un côté répétitif. En
conséquence, Kizuna s’adresse davantage à des rôlistes ayant connu les
prémices du RPGs et qui en le parcourant se remémoreront peut être avec
nostalgie les RPGs d’une époque maintenant révolue, ainsi qu’aux fans
de DW-like. Par contre, il faut reconnaître que le mélange des deux
genres est réussi. Pour peu que l’on y adhère, évoluer dans cet univers
plus mature et adulte qu’à l’accoutumée en compagnie d’un héros
attachant et charismatique sera une plaisante aventure. Dans tous les
cas, Jaleco tire de belle manière sa révérence. |